Oh my f#%¤§$g God!

Je suis sur l'adaptation de deux documentaires qui m'en ont fait voir de toutes les couleurs pour deux raisons : la vulgarité bipée et l'omniprésence du cliché de langage par excellence, le fameux "oh my God!" américain.

Je me suis tellement pris le chou avec ça que je me suis dit qu'il serait de bon ton de partager cette prise de tête magistrale. Parce que figurez-vous que je me suis retrouvé confronté à une scène d'un peu plus de 4 minutes (c'est long, très long !) où les personnages répètent à qui mieux-mieux une seule et même phrase (j'exagère à peine !) : "Oh my God! It's fucking huge! Look at that!" Alors bon, il faut leur pardonner : ils sont au Groenland et ils viennent de découvrir un énorme gisement de rubis et donc, l'humain étant ce qu'il est, ils s'extasient à n'en plus finir. J'étais bien content pour eux, en voyant la scène, mais bon, j'ai moins fait le malin quand j'ai dû me mettre à l'adaptation de ladite scène.

En adaptation, il faut toujours trouver un intérêt aux programmes inintéressants et/ou mauvais qu'on nous demande d'adapter. Ça permet de rester motivé. Là, pour me motiver, j'avais deux défis de taille : trouver plusieurs façons d'adapter "oh my God" en français, sachant que "oh mon Dieu" était évidemment à bannir, et tenter de faire tomber le mot vulgaire français en place et lieu du bip original (contrainte - ridicule - imposée par la chaîne). Autant vous dire que j'y ai laissé quelques cheveux.

 

Commençons par une mise au point sur "oh my God". C'est un cliché de langage qui fait bien rire les Français, étant donné que le dieu anglais a la même sonorité que le godemichet français. Ce qui nous a valu un superbe titre français pour une comédie britannique que je vous recommande : Hysteria, avec Maggie Gyllenghaal, devenu Oh my God ! en VF. Pour une fois, j'applaudis le choix du distributeur.

En anglais, c'est un cliché de langage parce que c'est une expression passe-partout qui veut dire tout et n'importe quoi et que les locuteurs utilisent instinctivement à toutes les sauces. En français, à force de l'entendre, on l'a même incorporé dans la VF de Friends. C'est dire à quel point nous avons tourné en ridicule ce fait de langue anglo-saxon.

Pour moi, c'est une erreur que de vouloir le traduire par un simple "oh mon Dieu", expression assez vieillotte en français, que bien peu de gens utilisent (ou alors, elles ont un certain âge. Et si les jeunes d'aujourd'hui se mettent à l'utiliser, c'est, selon moi, par calque de l'anglais). Comme je le dis toujours, le but de l'adaptateur est d'aller chercher l'essence même de la réplique originale, l'intention qui s'y cache, dans le but de trouver la bonne réplique en français. OMG est, au bout du compte, une expression vide qui ne prend son sens et sa substance que dans l'intonation de celui/celle qui la prononce et dans le contexte dans lequel elle est prononcée. Je vais vous donner plusieurs exemples, histoire de bien comprendre la chose (à noter que j'ai fait fi de la synchro). Ces situations sont, pour la plupart, tirées du vécu lors des mes séjours en Californie. J'ai simplement modifié les noms des personnages pour préserver leur anonymat.

 

 

Situation 1

Brenda & Donna sont en voiture et voient deux chatons sur le bord de la route.

Brenda : Oh ! Regarde les deux petits chatons !

Donna (s'exclame) : Oh my God!

Là, clairement, Donna s'attendrit. Donc la meilleure adaptation serait quelque chose du genre : "Ils sont trop choux !"

 

Situation 2

Brandon & Steve réfléchissent à ce qu'ils vont manger.

Brandon : On se fait un chinois ?

Steve : Oh my God yes!

Steve est emballé par l'idée. Du coup, le mieux est de lui faire dire quelque chose du style : "Super idée !"

 

Situation 3

Dylan a eu une mauvaise expérience avec un vendeur dans un magasin. Il raconte sa mésaventure à ses ami(e)s.

Dylan : Blablabla Oh my God (s'ensuit un raclement de gorge caractéristique du gars qui en a eu ras le cul)

Le personnage est frustré, exaspéré. Il faut donc verbaliser cette émotion par une remarque appropriée comme "le gros boulet" ou "trop chiant" ou "ça m'a vénère" !

 

Situation 4

Donna observe son jardinier tondre la pelouse. Nous sommes en Californie, il fait une chaleur torride, le jeune homme a donc tombé la chemise, il est torse nu, glabre (parce que bon, c'est Hollywood, quoi !), le pectoral saillant et les tablettes de chocolat bien croquantes. La jeune donzelle qui s'évente ne peut que lâcher dans son soupir d'extase : Oh my God! L'adaptateur pourra donc lui faire dire en français : "Dites-moi que je rêve !" ou "Il est trop beau !" ou "J'en ferais bien mon 4 heures" ou notre fameux "Oh là là !" (suivant le degré de luxure présent dans son regard).

Évidemment, la version masculine est tout aussi possible : la voisine arrose sa pelouse fraîchement tondue par le jardinier. Elle porte évidemment un bikini parce qu'il fait une chaleur caniculaire. Ses formes sont généreuses (et fausses, parce qu'on est dans la Silicon Valley) et Dylan, qui la mate du coin de l’œil, lâche un "Oh my God" très rauque, que j'adapterais en "Maman, j'ai faim !" ou "Maman, j'ai soif !" ou "Je me la taperais bien" ou "Quelle bonnasse !" (suivant la condition sociale du jeune homme, la quantité de salive qui coule de sa bouche et ce qui se passe après dans le film...)

 

Situation 5

Jim offre un cabriolet à Brenda pour son anniversaire. La jeune fille pousse un cri hystérique, trépigne et lâche : "Oh my God! Oh my God! Oh my God!". Si vous voulez, là, c'est un peu comme une ado française qui vient de voir les résultats du Bac. Naturellement, elle ne se mettrait pas à trépigner et dire : "Oh mon Dieu! Oh mon Dieu! Oh mon Dieu!". Elle dirait quelque chose dans ce goût-ci : "J'hallucine, c'est trop bien !"

 

 

Situation 6

Brian et Kelly sont mariés depuis plusieurs années, ils ont un petit garçon d'environ 5 ans. Le père de Brian a été tué dans un accident de voiture il y a 5 ans.

Kelly : Brian, je dois t'avouer quelque chose. Vois-tu, Brian [je répète ton prénom parce que dans les programmes américains, il faut répéter le nom de son interlocuteur toutes les deux phrases pour que le téléspectateur suive correctement]... Vois-tu, Brian, avant que ton père ne meure [avec un E à la fin parce que j'ai beau être blonde, je sais que c'est un subjonctif] dans ce terrible accident qui lui a coûté la vie [mais je suis assez blonde pour dire deux fois la même chose dans la même phrase] - oh là là, j'en suis tout émue. Avant que ton père ne meure, donc, je me suis abandonnée aux feux de l'amour et de la passion avec lui. [silence pesant, caméra sur Brian qui a une expression dubitative sur le visage] Mais maintenant qu'il est revenu d'entre les morts parce qu'on avait cryogénisé son corps [je fais des rimes parce que je le vaux bien, mais du coup, on a dû changer d'acteur parce que l'autre était vraiment mort], je me dois de te dire la vérité, Brian. [coupure pub pour shampoings et autres tampons hygiéniques] Ce que je voulais t'avouer, Brian, c'est que... c'est que... [changement de scène] Ce que je voulais donc te dire, Brian, c'est que... notre fils, vois-tu... Oui, je vois dans tes yeux que tu as compris... Notre fils est en fait... ton demi-frère !

Évidemment, la réaction de Brian à laquelle on s'attend tous : OH MY GOD.... Mon père est vivant ?!

Là, je mettrais soit un banal "c'est pas vrai" ou je tenterais peut-être de laisser "oh mon Dieu".

 

Tous ces exemples, qu'on pourrait multiplier à l'infini, démontrent que traduire ne veut pas dire prendre un mot dans une langue A, ouvrir un dictionnaire et trouver son équivalent dans une langue B. Toutes les traductions ci-dessous sont introuvables dans les dictionnaires, aussi bons soient-ils, et encore moins dans un traducteur automatique. Elles relèveront du choix subjectif de l'adaptateur, de son style et du contexte dans lequel ces situations s'inscrivent. Mais laisser "oh mon Dieu" à chaque fois n'aurait aucun sens et serait d'une platitude absolue. Les comédiens auraient d'ailleurs bien du mal à jouer ces trois mots sans relief aucun. Il faut leur donner un texte avec un minimum de corps. A noter que naturellement, en français, un petit "Oh merde" ou "Oh putain" fonctionne très bien (suivant le degré de vulgarité permis par la chaîne).

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